Moins que 0

Talou
easton

« Pas grand-chose. Hier soir, j’ai pris des tranquillisants pour animaux avec Warren et on a été voir les Grimsoles. C’était cool. Ils ont lancé des rats dans le public. Warren en a ramené un dans la voiture. » Rip baisse les yeux en rigolant. « Et il l’a tué. Un gros rat. Warren a bien mis vingt trente minutes pour tuer cette saloperie. »

Bret Easton Ellis avait raison : « Moins que zéro », un roman visionnaire

C’est un livre. Avec des pages en papier. Je l’ai lu en 1993, 8 ans après sa parution. Sans savoir ce que j’allais lire. « Tiens un bouquin avec un titre marrant d’un type que je ne connais pas ».

Et là, il se passe quand quelque chose. Parce que « moins que zéro », le premier bouquin de B.E. Ellis, est de l’ordre de la prise de drogues dures.

Extrait :

Après quelques secondes de silence, je me tourne vers Rip. « T’as fait quoi, hier ? »

« Pas grand-chose. Hier soir, j’ai pris des tranquillisants pour animaux avec Warren et on a été voir les Grimsoles. C’était cool. Ils ont lancé des rats dans le public. Warren en a ramené un dans la voiture. » Rip baisse les yeux en rigolant. « Et il l’a tué. Un gros rat. Warren a bien mis vingt trente minutes pour tuer cette saloperie. »

« Moi je reviens de Vegas », dit Spin. « Derf et moi, on y est allés en voiture. On a traînés autour de la piscine de l’hôtel de mon père. Ouais, c’était cool…j’crois. »

« Et toi, vieux, t’as fait quoi ? » demande Rip.

« Oh, pas grand-chose », je dis.

« Ouais, y a plus grand-chose à faire maintenant », il dit.

Moins que zéro est indescriptible. Il n’a d’ailleurs n’a aucun intérêt narratif. Il n’y a pas de scénario. Il n’y a pas de style littéraire défini non plus. Il n’y a que des mots qui s’enchaînent pour décrire des jeunes gens américains sur la côte ouest, riches, désœuvrés, drogués, lessivés.

Le monde des personnages de Moins que zéro est déjà foutu. Ils ont à peine 20 ans et leur existence est terminée, comme si toutes les expériences extrêmes qu’ils avaient vécues — en lien avec l’argent que leurs parents ont à profusion et dont ils ne savent plus quoi faire — avaient vidé absolument tout de son sens. Et c’est peut-être ça la trame de ce roman déjanté : la perte du sens de l’existence dans un monde, purement matériel, où les êtres humains ne savent plus pourquoi ils vivent et cherchent à échapper à la vacuité absolue de leurs relations. Le sexe, l’alcool, les drogues, la notoriété, l’ennui, le vide : tout est au même niveau, les sensations doivent être fortes puisqu’elles ne sont plus que des piqures pour maintenir éveillé des individus anesthésiés par leur propre désenchantement.

« Il y a une fille nue, vraiment jeune et belle, allongée sur le lit. Ses jambes sont écartées, ses chevilles ligotées aux montants du lit. Ses bras sont attachés au dessus de la tête. Son con a été rasé et semble sec. Elle geint sans arrêt, marmonne des mots sans suite, tourne la tête de droite à gauche, les yeux mi-clos. Quelqu'un lui a mis maladroitement une bonne dose de maquillage sur le visage, elle se lèche les lèvres, sa langue passe lentement, sans cesse, sur elles. Spin s'agenouille à côté du lit, prend une seringue et chuchote quelque chose dans l'oreille de la fille. Elle n'ouvre pas les yeux. Spin plante l'aiguille de la seringue dans son bras. Je regarde sans rien dire. Trent s'écrie "Ouah". Rip est silencieux.

"Elle a douze ans."

Ce qui est étonnant, plus de 30 ans après la sortie de ce roman est qu’il semble que la vie intérieure des gosses de riche qui y est décrite en 1985 est celle de la plupart des individus des pays occidentaux. Elis était en avance sur son temps.

« - J'en sais rien, il a dit. J'me balade.

- Mais cette rue ne mène nulle part, je lui ai dit.

- Peu importe.

- Qu'est-ce qui importe ? je lui ai demandé au bout d'un moment.

- Simplement d'aller de l'avant, il a répondu. »

Moins que Zéro est une expérience. Bret Easton Ellis est un sale type qui oblige à refermer ses bouquins en ayant l’impression d’avoir été manipulé. Pourquoi avoir envie de tourner les pages d’autant de médiocrité, d’inhumanité, de désespoir morbide ? On ne sait pas. Mais on le fait. Et c’est là tout le génie de cet auteur unique en son genre qui a inventé quelque chose. Une chose qui est devenue le monde actuel. Celui des réseaux et des selfies. Du règne de l’ego et de l’ennui, du désœuvrement et de l’accablement de masse…