Internet update in progress...

Hawkmoon
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Morceaux choisis, on l'on cite quelques bribes de sécurité (les textes et les auteurs n'ont fait l'objet d'aucune investigation). Des belles proses inspirées par l'omni-sécurité à 360 degrés, sans doute.

Il y a environ 25 ans maintenant, j’enfournais une galette (de 3 pouces et demi) « gratuite » qui comprenait « 20 heures de connexion » fournie dans un quelconque magazine. Grâce à ce merveilleux Sésame, s’offrait alors une formidable promesse à appréhender, à conquérir peut-être, à découvrir surtout : Internet.

Je ne suis venu que tard au monde merveilleux et bordélique à souhait des PC, m’étant accroché à mon Amiga 500 un peu plus que de raison (l’Apple IIc et les Amstrad m’ont laissé moins de souvenirs). Il faut dire que j’avais pour références de vieux barbus qui fumaient la pipe au club informatique, à se gausser devant quelques lignes de code enfantin, à 3 devant le même écran monochrome orange, pendant que dans la pièce d’à côté, nous faisions fumer les lecteurs de disquettes au cours de « copy parties » et avec pour seule récompense, celle de regarder dans la soirée la dernière production de la démo-scène. C’était à n’y rien comprendre, ces vieux d’un côté, avec un « bip » strident comme bande son, et nous avec nos « overscan » à danser sur nos claviers.

Bref, le club informatique avait presque définitivement fermé ses portes, au moment où j’installais, sous Windows 95, ce formidable kit de connexion made in America (je vous rassure, je n’y suis pas resté longtemps). Avec un config.sys et un autoexec.bat bien tunés, et les drivers de mon US Robotics, j’étais paré (c’était avant que je ne bascule sur minicom ;-)).

Me voilà donc embarqué au fil des jours, et au son mélodieux d’un modem analogique qui hurle à l’agonie à chaque connexion (et une incantation secrète que je murmurais pour choper mieux de 28kBd/s ← des bauds, pas des bits, oui il fallait moduler et démoduler) dans les territoires presque encore vierges de l’Internet « grand public ».

La fenêtre d’accueil blanche et simplement affublée du logo de l’opérateur proposant de « naviguer » ou de se rendre sur des salons de discussion, se présentait systématiquement. Ma préférence allait (déjà) vers les interactions avec d’autres individus, à l’autre bout du monde pour certains, mais francophones pour la plupart, surtout des québécois à vrai dire.

Ces salons de discussion qui au fil des semaines m’ont laissé nouer quelques liens avec des passionnés d’informatique, mais aussi avec de curieuses sources d’imagination car étant porteuses d’un mystérieux pseudonyme (il y en avait de bleus et du roses, selon le sexe, ce qui plaira sans doute aux légions contemporaines tant redoutées).

Très vite, les habitués me demandèrent si j’étais également présent sur « IRC » : diantre ! Encore un truc que je découvrais… Équipé d’un mIRC (puis plus tard BitchX), paré du même pseudo, qui allait devenir un « nickname », j’étais donc parti pour de longues soirées et nuits là-bas. Il faut dire qu’avant 22 heures, et sans les options Primalis & co, la facture France Telecom atteignait vite des sommes astronomiques, mais comme mes amis de l’époque était québécois, ça tombait plutôt bien avec les créneaux horaires, je faisais rapidement l’OP, AOP, SOP, founder de nuit sur DALnet et quelques salons à grand succès.

Les échanges étaient aussi sympathiques qu’acérés, souvent altruistes, et les astuces et connaissances se partageaient bon train. Mais déjà pointaient de nettes divergences, pas tant sur les compétences ou la légitimé, mais par principe, selon quelques idéaux politiques surtout, selon quelques histoires de cul et de jalousie, de luttes de pouvoir, aussi. Mais globalement, elles étaient toujours toutes décorrélées d’un « système », et n’avaient lieu que par conviction.

L’IRC était vivant, à cette époque.

On ne voyait rien venir, forts de nos succès et de la dynamique qui régnait sur ce petit monde.

(Je met de côté les échanges « techniques » et la découverte de GNU/Linux, avec une slackware en 2 ou 3 disquettes, minicom, des protocoles ésotériques que je testais avec quelques passionnés (uucp ; gopher ; …). - ça fera peut-être l’objet d’un billet plus détaillé, un jour).

Quant aux personnes qui souhaitaient s’isoler disposaient d’outils plus spécifiques, ICQ, les messengers d’AOL, de Yahoo, pour ne nommer qu’eux. Mais nous, c’était vraiment l’IRC qui nous animait, plus de 300 personnes chaque soir, bien davantage les grands soirs de flood et de netsplit ;-) - On publiait nos humeurs et nos « articles techniques » ou nos livrets de potes sur altern.org et mygale.org principalement.

On ne voyait rien venir, comme l’obligation de devoir disposer d’un compte X pour utiliser le service Y. Nous n’y voyions pas grand mal à vrai dire.

Les seuls moteurs de recherche du Web étaient des annuaires, pas de crawling, pas de BOTs à l’époque. Les URL étaient référencées, il fallait même demander manuellement leur référencement pour avoir la chance d’y apparaitre.

Quelques bannières de pub commençaient à fleurir et permettaient aux Webmasters d’être payés quelques centimes du click (mais après tout, ils faisaient de la programmation, alors pourquoi ne pas arrondir ses finds de mois) ; des Webrings pour les sites des copains. Beaucoup de « deepweb » à vrai dire. Le Javascript était à peu près aussi pourri qu’aujourd’hui, il y avait des tas de formats propriétaires, et des tonnes de plugins à installer pour pouvoir lire tel contenu « RealPlayer », « Macromédia » etc.

Mais nous, on organisait toujours des GT (« Get Together »), parce qu’on aimait garder un lien social dans le monde réel, savoir avec qui l’on discutait, et puis parce que c’était un vrai plaisir, simple, de faire cette connaissance de l’autre part de « l’autre ». Loin des trucs relayés sur les réseaux, les quelques souvenirs et photos qui restent de ces rencontres sont sur des pellicules, ou sauvegardées sur un CD (sans doute illisible, depuis le temps).

On ne voyait rien venir, et pourtant, c’était déjà la fin de quelque chose.

Au fil du temps, les équipes des canaux IRC ont tourné, cycle de vie naturel pour certains qui s’isolaient sur d’autres canaux, lassitude pour d’autres qui se consacraient à plus d’épanouissement « IRL ». Mais chaque fois, les départs se sont fait en pointillés, avec un changement d’habitude progressif. On avait donc le temps de se dire au revoir, et de regarder les choses changer, s’accélérer dans beaucoup de cas. Commencer nos carrières professionnelles, pour laquelle j’ai eu la chance de mettre le pied à l’étrier dans un microcosme qui était cher à mon coeur : celui d’un fournisseur d’accès local, qui a vu le jour sur le campus d’une FAC (avec des BBS et tout ça :-)), FAI devenu ensuite hébergeur, constitué de passionnés : ASI (devenu iPcenta, devenu Completel… devenu ce que vous savez).

Le FAI et hébergeur en question est devenu « centralisateur » de ses clients locaux, dans un gros Netcenter flambant neuf. On a commencé à industrialiser les offres, à cibler des grands comptes, à perdre toute forme d’originalité, d’amateurisme. Avec tous les défauts que cela comporte certes, mais avec les qualités uniques qui n’existent plus, la règle est devenu la normalisation, la massification. Une offre pour N besoins. Les compétents sont devenus comme les autres.

C’est beaucoup rentable, l’industrialisation, la mutualisation, la centralisation, l’uniformisation, et aucun commercial ou actionnaire ne s’y trompe.

On le voyait pourtant venir, ce grand changement du tout hébergé, du « confiez nous vos infrastructures ». Les personnalités et talents individuels, étouffés par l’oppressante notion de rentabilité. Celles des équipes techniques internes qui allaient maintenant devenir des « pilotes » de prestation et produire des tableaux de bord de qualité de service, de nombres de tickets traités, de taux de disponibilité… Mais, même si on l’a vu venir, il était déjà trop tard.

Maintenant que je vous ai raconté un petit bout de mon histoire, non sans nostalgie, oublions la page retro-computing pour le moment, et délaissons l’ère de l’informatique pour celle du numérique, ou même du digital (le terme est toléré, presque définitivement accepté, alors autant en profiter et asseoir l’acculturation omniprésente).

Cette petite histoire, aussi commune soit-elle, a été ponctuée de nombreuses choses qu’on ne voyait pas venir : celle des débuts de la publicité en ligne, celle de l’attrait vers telle ou telle plateforme en échange de tel ou tel produit, celle des prémisses des restrictions « propriétaires », celle de la perte de lien social même pour les populations « connectées ». La petite histoire aussi de la prise de pouvoir du commerce, du capital, de la centralisation, au détriment de la passion, de la curiosité et de cet enthousiasme qui m’ont animé autrefois. La petite histoire de l’humain sur le Net.

J’ai eu la chance de participer à l’aventure Mastodon et de m’y impliquer cette année. Le whitepaper était alléchant : « du réseau social libre et décentralisé » on se serait cru sur IRC il y a 25 ans. Malheureusement l’euphorie aura vite cédé la place au luttes de pouvoir, à la médiocrité, aux affres des réactions pré-établies par les codes des réseaux sociaux.

On ne voyait rien venir, mais le projet de révolution sociale était mort dans l’œuf.

Je ne pense pas que ce soit un problème intrinsèque aux personnes à vrai dire, c’est un problème de culture, de retenue, de cohérence entre son avatar et la personne que nous sommes. Mais la frontière entre ces deux facettes s’accroît, et la prise de conscience n’est sûrement pas pour maintenant. Qui, dans une situation de la vie de tous les jours se permettrait d’interrompre un parfait inconnu en prenant part à une conversation, la plupart du temps pour l’invectiver ? Qui, en fonction de ce qu’untel dit dans tel contexte, se permettrait de lancer un appel à la haine ou de lui déclarer avec force ses sentiments devant un large public ?

Rassurez-vous, ça touche les vieux du Net autant que les autres.

L’objet de notre attention numérique est pour la plupart résumé à des prises de position – bien souvent sur une phrase choc, un article, un tweet – sans en connaître les tenants ou aboutissants. Sans vraiment s’intéresser au fond. Puisque malgré toutes les promesses d’Internet, celles que nous avons laissé mourir les unes après les autres, ou à les confier aux mains des « puissances » ou des réactions de masse conditionnées, nous ne liront encore trop souvent que ce qui est « sensé nous intéresser » et nous survolerons les choses pour la forme.

Notre temps de cerveau est devenu le centre des attentions mercantiles. Nos réactions sont en train de s’amenuiser au bénéfice de prise de prise de positions binaires, l’Internet de le Web d’hier ne sont plus. Alors, dans ce contexte, envisager une révolution numérique n’est plus d’actualité.

Il nous reste à les priver de ce qu’ils n’auront pas : notre temps de cerveau, en exerçant notre droit à la déconnexion pour de bon. Le plus possible en tous cas, et loin des outils qui nous sont mis à disposition et « prêt à clicker ». Ne cliquer que pour lire, ou pour écrire. En échangeant de pair à pair. S’informer auprès de sources sûres, il en reste quelques unes.

Leur laisser le moins de traces de nos recherches dans les moteurs, partager des liens entre nous, employer des solutions de contournement lorsque nous accédons à des ressources sur Internet : résolveurs DNS, localisation de nos hébergements, réseaux chiffrés ou non-traçables…

L’Internet, et le Web à plus forte raison, ne sont plus les lieux accueillants de jadis, plein de promesses, où tout reste à faire. Ils sont devenus hostiles en tout point, des environnements qui usent et nous abusent, qui nous transforment en quelque chose de détestable, de tout sauf d’humain. Pour servir de sombres desseins.

Les soulèvements populaires n’auront jamais lieu sur les réseaux sociaux. Le mode de fonctionnement de ces outils n’a pour vocation que de diviser davantage, de nous isoler. Les connaissances ne sont pas sur les Blogs, elles sont encore dans certains bouquins, ou auprès de personnes. Mais il faudrait pour cela encore pouvoir s’entendre...

La course effrénée aux breakings news, la course au succès « social » des réseaux ont été entassées dans un chariot qui descend au fond d’une mine, dans sa course folle, celui de ce nouvel Internet à grande vitesse – dont l’abstraction dépasse tout entendement humain – auquel on a oublié de fixer des freins : ceux de la patience, de l’écoute, de la neutralité, d’une forme de tolérance – ceux de l’éducation ou de l’accompagnement par ses pairs. Tout le monde y est jeté, bon gré mal gré, paré ou pas. Le numérique, cet Internet là, le monde digital n’attend pas, parce qu’il y a du contrôle d’opinion à assouvir, de l’argent à grappiller, de manière directe ou indirecte. De la donnée à collecter.

Notre Internet est mort, seul le leur - celui des puissances et des masses - est désormais à l’œuvre.

Les solutions ne seront guère les logiciels libres, nombre de dictatures, d’économies, de systèmes industriels, de solutions d’hébergement « Clouadisées », d’Internet des objets ou de systèmes embarqués les emploient déjà largement. Non, le sursaut ne sera pas technique, pas plus que crypto-monétaire, il sera humain ou ne sera pas.

L’heure n’est plus à la révolution. Il est à la résistance : celle de se les priver de nous, de redevenir lucide vis-à-vis ce son avatar, de rompre avec ces automatismes, pourtant déjà bien ancrés. De faire dégrossir cette masse informe que nous alimentons chaque jour par nos rituels d’allégeance. Le numérique est une drogue dure, addictive, et après les GAFAM les États ne s’y trompent pas.