L'illusion de la sororité

Mapie
Illustrations Larry Clark
femme

Le sol de l’appartement était jonché de cartons, de documents en vrac, de fringues annonçant un déménagement pour les jours prochains. Elle se levait à peine, une tasse de café à la main, une clope dans l’autre, elle mit en route son ampli et la voix de Cantat émergea.

Elle s’agenouilla auprès d’un vieux carton qui avait vécu des tonnes de déménagements, poussant un soupir elle l’ouvrit et le retourna, laissant s’échapper des photos et des lettres en vrac.

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Une bande d’adolescents échevelés, pour la plupart en couple, le regard dilaté par les drogues, un sourire aux lèvres, des promesses dans les yeux.

15 ans, elle avait 15 ans le jour où cette photo avait été prise. Encore au lycée, elle fréquentait une petite bande où filles et garçons se mêlaient. Personne, à cette époque n’expliquait la sexualité, l’amour, la séduction. On apprenait sur le tas. On profitait de l’expérience des plus âgés. La notion de détournement de mineurs existait certes mais c’était une vague menace dont personne n’avait que faire. Certains s’essayaient à des rapports avec le même sexe. Certains y trouvaient leur compte, pour d’autres c’était une manière de flirter avec l’interdit social.

Etre femme, fille, adolescente était simple. On ne se sentait pas appartenir au clan des femmes, les adultes qui avaient déjà enfanté. Certaines questions étaient interdites de manière étrange pour une génération qui, pour certains, avaient monté les barricades. Les premières règles, la contraception, on devinait tout par soi-même

68 était très présent dans les esprits de ces ados : la pilule qu’on pouvait se procurer dans les plannings familiaux, la liberté sexuelle, celle d’aller avec qui on voulait quand on voulait… tout cela laissait planer un goût d’évasion légèrement suranné. Et même si parfois, un avortement venait ponctuer cette liberté, cela faisait partie de la vie aussi, une fois accompli, tout le monde reprenait ses habitudes.

L’idée d’enfanter était une vague pensée, un peu effrayante par tout ce qu’elle entendait de souffrance physique, de responsabilité, de privation de liberté et les adolescentes se promettaient bien de ne jamais faire ce que leurs parents avaient fait. No child, no future… Ici, maintenant, tout de suite.

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Une nouvelle photo, elle, 23 ans avec un bébé dans les bras. Un regard posé un peu affolé par cette petite vie dont elle serait responsable, se demandant encore ce qu’elle avait eu la folie de faire.

Après une adolescence tumultueuse, quelques ratés, l’amour était tombé sur elle. Ou en tout cas ce qu’elle croyait être l’amour. La société avait imprimé fortement en elle l’obligation de se conformer, de vivre une vie « normale » , ordre social signalant fortement l’enterrement définitif du flower power, du "faire l'amour pas la guerre" et du « il est interdit d’interdire ».

Etre une femme passait par des rituels sociaux : faire des études, avoir un boulot, être indépendante financièrement, se marier ou se mettre à la colle et enfanter. Elle avait respecté toutes les consignes et se retrouvait là avec cette petite vie entre les bras, l’utérus déchiré par cet accouchement et repoussant tout l’ennui qu’elle éprouvait déjà en anticipant cette vie future avec l’homme qu’elle avait choisi. Une vie c’est long…

On commençait à parler (un peu) de partages des tâches ménagères, d’implication des hommes dans la vie du foyer. Dans la réalité quotidienne, si les hommes avaient effectivement des habitudes de partage de plus en plus flagrantes, les femmes avaient du mal à lâcher ce petit bout de responsabilité, comme si elles sentaient qu’en partageant, elles allaient perdre un peu de leur pouvoir.

Le sida entre temps, avait fait son apparition, ombre sombre planant au-dessus de la tête de chacun même si en fin de compte personne n’y faisait vraiment attention.

La sexualité s’était assagie. La fidélité restait une valeur essentielle et même si monsieur allait voir ailleurs, souvent, trop souvent, elle ne s’autorisait pas de tels écarts, sûrement une morale religieuse ou familiale bien ancrée, se considérant comme le pilier « stable » de la famille.

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Un cahier enseveli sous les photos, elle le prend, hésite à l’ouvrir et le laisse tomber. Une page déchirée s’échappe.

Tentant de faire le point, deux enfants plus tard, sur un couple usé par les tromperies, les mensonges, et la violence, elle avait commencé cet écrit espérant retrouver celle qu’elle était. Cette recherche s’était soldée par une séparation cataclysmique, une errance financière et psychologique et une impression d’achèvement irrécupérable.

Femme des années 2000, elle se montrait une « travailleuse » assidue. Les femmes commençaient à prendre petit à petit des postes de pouvoir dans les institutions où elle travaillait. Cette arrivée avait été fêtée comme un accès à l’égalité, dont la société parlait de plus en plus. La désillusion n’en fut que plus grande quand il s’est avéré que ces femmes accédant aux postes les plus élevés, comptaient bien s’en servir pour prendre leur revanche.

Jusque là, habituées à se faire diriger par des hommes, personne ne se posait vraiment de question et chacun et chacune avait trouvé son équilibre. Parfois un peu dragueurs, parfois un peu balourds, souvent aussi respectueux, le rapport homme/femme s’équilibrait au gré des moqueries, des ripostes verbales voire gestuelles. Cela ne semblait poser de problèmes à personne et avouons le, cela rajoutait un peu de piquant aux journées routinières du milieu professionnel.

La relation à une femme supérieurement hiérarchique s’avérait plus compliquée. Les abeilles étaient habituées à faire rentrer les jeux de séduction pour faire entendre leurs paroles et leurs volontés, l’exercice devenait impossible et il fallait subir de plein fouet l’autorité injuste et arbitraire de ces nouvelles reines.

Dans les rues, une atmosphère de « coquinerie » régnait. Les hommes et les femmes jouaient à se séduire, à se « jeter », comportement sans conséquence et si une parole ou un geste débordait un peu trop, les femmes savaient remettre à leur place l’importuneur.

A cette époque là, elle pouvait encore aller à des terrasses de café et guetter l’aventure qui allait passer. Ses congénères ne se gênaient pas pour faire la même chose. Mais l’atmosphère commençait à changer. Plus qu’une quête d’expériences, chacune et chacun cherchait à réparer ce qui avait raté auparavant, souvent avec le parent de leur enfant. La liberté de la relation sans lendemain se perdait petit à petit et bon nombre de ses « copines » déployait des trésors d’ingéniosité pour ferrer le gars qui allait leur assurer les décennies suivantes, quitte même à leur faire un enfant, pensant ainsi s’assurer l’éternité d’un couple rassurant et morne.

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Quelques années plus tard, la déprime, la solitude. Quelques photos prises maladroitement, souvent par ses propres enfants.

La société avait changé. Des petits groupes de femmes dans laquelle elle ne se reconnaissait pas commençaient à clamer leur volonté d’être tranquilles, de faire taire une fois pour toute ce qu’elles appelaient le patriarcat. Dans les rues, des femmes voilées essayaient d’échapper à la stigmatisation ambiante alors que d’autres affichaient à travers leurs fringues leur volonté de pouvoir user des hommes comme elles l’entendaient et quand elles le désiraient.

Le porno avait envahi la toile et changeait radicalement les relations hommes/femmes. Alors qu’on demandait au patriarcat de garder ses mains et sa queue bien cachées, les sites fleurissaient, les uns vantant l’infidélité, les autres les pratiques sexuelles les plus folles. Toute l’ambiguïté se situait entre ces injonctions de liberté sexuelle sous un regard social et féminin de plus en plus puritain.

Misère sexuelle et relationnelle s’accompagnant de vaines tentatives de se sentir libres et libérées.

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Le vynil maintenant fini tournait dans le vide. Elle ramassa les photos éparses et les enfouit dans le carton, elle le jetterait surement au final, témoignage d’un passé mort, enterré et qui ne reviendra plus.

Aujourd’hui dans ce 2018 naissant, elle ne comprenait plus les relations humaines. Le genre, la drague, la séduction, le couple, la morale, l’égalité recouvraient autant de notions qui n’avaient aucun sens à ses yeux. La seule qui pouvait encore avoir de l’importance mais qui devenait de plus en plus inatteignable était celle de la liberté.

Twitter se remplissait de messages lapidaires désignant tel ou tel comme étant un porc, un harceleur, un importuneur. Le monde s’aplanissait, tentant de faire croire que tous étaient issus d’un même moule et se dirigeaient vers la même direction et sur le même chemin.

Les révolutions étaient bien loin dans ce contexte miséreux qui faisait le quotidien de la majorité de la société. Misère affective, économique, sexuelle tarissant tout ce qui restait encore, un peu, d’humanité en chacun de soi.

Etre femme, homme, simplement humain devenait une gageure dans cette société robotisée. D’ailleurs, les premiers robots sexuels annonçaient leur arrivée victorieuse, signant ainsi la fin de l’aventure ancestrale des relations entre les sexes. Les hommes se rapetissaient au gré des attaques des femmes. Et les femmes bombaient le torse, un pied sur ce soi disant patriarcat agonisant.

On sonne à la porte, écrasant sa clope, elle ouvre sa porte. L’androïde asexué rentre et s’empara des premiers cartons. Dans la rue, les hommes et les femmes se croisent, tête baissée, le regard vide, chacun à sa place, à la place qui leur a été imposée. Pas un bruit, sinon celui des voitures sans chauffeur qui passent. Elle s’assoit une dernière fois sur le perron, serrant dans sa main une dernière photo.

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