Rencontre du énième type

Mapie
morceaux

Ma rencontre avec Internet a tenu à peu de choses : une séparation du père de mes enfants, un isolement certain, une passion pour la bidouille sous toutes ses formes et l’achat d’un PC de merde dans un temple de la consommation appelé carrouf. Achat inconsidéré vu la situation financière où je me trouvais.

La seule approche que j’avais de l’ordinateur était une approche très vague. Celui qui était en train de devenir mon ex mari avait une machine pour son boulot où il programmait et j’avais peu de droit de m’approcher de son sacro saint ordinateur. J’avais extirpé le droit d’avoir un mail et de faire quelques jeux avec ou sans les enfants (The myst particulièrement sur lequel j’ai passé quelques heures, voire nuits à résoudre les innombrables énigmes) mais je ne faisais guère plus.

Pas du tout informaticienne, ni même aguerrie à l’informatique en général, je suis revenue fière de moi avec ce truc énorme qui prenait toute la place sur mon tout petit bureau dans mon tout petit appart bellifontain.

Une fois le bouzin monté, j’avoue un certain scepticisme et un certain découragement devant le bidule. J’allais faire quoi avec tout cela.

Le vendeur du temple de la conso m’avait offert un disque de connection de quelques heures estampillé liberty surf.

Après beaucoup de manips et d’énervement, je suis enfin parvenue à déclencher la connection et le modem s’est mis à crachouiller comme un malade.

Mes premiers pas sur le oueb ont ressemblé aux premiers pas sur la lune des Américains. Fascinée, la curiosité aiguisée, j’ai commencé à vaquer au hasard de mes recherches. Je ne sais plus exactement comment je me suis retrouvée sur un site qui s’appelait le village et sur leur IRC causette. Il m’a fallu quelques temps pour me familiariser avec ce fameux IRC mais quelques internautes sympas m’ont initiée et quelques nuits plus tard, les commandes IRC n’avaient plus aucun mystère pour moi.

Je vous passe les pannes successives de mon PC windows, j’ai appris alors à démonter la tour, à changer des trucs, à refixer des éléments, à les améliorer. Et même si mon addiction naissante aux IRC ont certes motivé ces tentatives, je prenais plaisir à mettre les mains dans la machine magique et à en comprendre petit à petit le fonctionnement.

Les réseaux sociaux que j’ai alors abordés se limitaient à un ou deux channels iRC accueillant une trentaine de participants. L’ambiance était plutôt détendue et chaleureuse. J’étais fascinée de voir ce microcosme se constituer devant mes yeux et sous mes doigts. Tout y était : les conformistes, les dragueurs, les boutes en train, les râleurs, les fachos, les trouble fêtes, les solitaires, les dépressifs… tout ce qui faisait notre société se condensait là sous mes yeux. Au delà de ces constats sociologiques, de véritables liens se sont constitués avec certaines personnes, me menant même à deux ou trois occasions à participer aux diners de chatteurs IRL. Rencontres souvent décevantes où je me rendais compte que les gens n’étaient pas eux sur les réseaux et jouaient souvent une face fantasmée de leur personnalité. Jeune (enfin plus trop), insouciante et déprimée à l’époque, je ne fantasmais pas assez une autre personnalité pour jouer la comédie. Aussi, sur l’IRC, le vrai moi agissait, parlait, râlait, pleurait parfois sans beaucoup de défense ni de précaution et parfois à mes dépens.

Je passerai sur la longue correspondance que j’ai tenue avec celui qui est devenu mon compagnon, complice, meilleur pote et mari aujourd’hui. Rencontre pas vraiment prévue ni prévisible mais qui a pris tout son sens par la suite.

J’ai passé deux bonnes années, presque trois à venir toutes les nuits sur l’IRC. Mon rituel était défini. Une fois les enfants couchés, je me roulais des cigarettes illicites et je commençais à chatter selon l’humeur du soir voire de la nuit, humeur bien souvent morose, il faut bien le reconnaître. Le lendemain matin, après, au mieux, quelques petites heures de sommeil et au pire aucune, je repartais m’occuper de mes petits patients dans une unité palliative pour enfants polyhandicapés. Mon existence a commencé à se diviser en trois : mes journées de soignante qui accueillait et accompagnait comme elle pouvait la douleur physique et psychique des petits bouts accueillis dans l’institution, mes soirées de maman célibataire, et mes nuits de blablateuse.

Les années ont passé, j’ai quitté le monde des IRC, des chats, des blabla en tout genre et je suis revenue aux réseaux sociaux via facebook. Dans un premier temps, je suis obligée de l’avouer, pour fliquer mon petit dernier qui passait sa vie sur la plateforme de Zuckenberg. Je sais c’est pas bien…

Facebook a ouvert un autre champ à mon existence d’internaute. Et ce champ était bien plus sombre et pervers que celui que j’avais connu avec IRC.

Je me suis découverte une vraie âme de voyeuse. Et je n’en suis pas fière. Je tapais des noms dans la barre de recherche de face de bouc, des personnes que je voyais plus, d’autres que je côtoyais dans ma vie professionnelle et j’allais « mater » ce qu’ils faisaient, ce qu’ils exposaient, ce qu’ils montraient d’eux.

Cette propension à « mater » (sans jamais rien exposer de moi, pas folle la guèpe) m’a vraiment interrogé sur mon côté « Dark Vador » et j’en suis même venue à penser que ce réseau social réveillait tout ce qu’il y avait de plus toxique en moi.

Mais la facilité d’auto exposition des autres m’interrogeait encore plus. Je les jugeais de véritables complices à leur propre surveillance et à leur propre emprisonnement. Le mécanisme m’échappait complètement.

J’ai aussi essayé Twitter qui, je l’avoue ne m’a jamais fascinée et m’a plutôt agacée, souvent… très souvent. Le mécanisme est toujours le même : je me montre, je m’expose, j’expose mes enfants sans vergogne, je me flatte, je me masturbe sur ma propre image voire pire…

Quand je regarde toutes ces années écoulées sur les réseaux dits sociaux, je n’y vois qu’une évolution vers un phénomène poussé à son paroxysme aujourd’hui : l’égocentrisme et le repli sur soi.

Toutes ces années passées derrière un écran en pensant faire des rencontres, vivre des aventures humaines me paraissent en fin de compte une perte de temps et d’énergie. Les rencontres, les vraies ont été plus que rares. Les humains qui ne jouent pas un rôle sur les réseaux sont quasi inexistants et si on les croise par hasard, ils sont étouffés par la masse, cette masse égocentrée, fat, pédante, ces messieurs « je sais tout et pas toi », ces mesdames « je suis la plus belle est lia plus intéressante »… tout cela n’a aucun intérêt et est le reflet d’une société qui n’a plus de projet mis à part celui de nourrir ce marasme d’égos, d’outils toujours plus connectés, toujours plus ineptes et toujours plus censeurs de liberté.

Les réseaux asociaux n’ont plus d’utilité pour la modeste utilisatrice que je suis, mise à part me défouler de temps en temps, me faire toujours un peu plus de mal à constater que ce monde est fini, et à me faire poser des questions sur ma propre existence en dehors de cette masse.

Je n’ai pas de solution, sinon des solutions totalement individuelles. Me tenir loin de ces hamsters qui tournent dans leur roue, abandonner définitivement l’idée que j’en suis, essayer de faire des choses concrètes, si possible IRL et remettre la relation au centre de ma vie, mais la vraie relation, pas celle derrière des écrans.

La roue va continuer à tourner avec tous ces petits hamsters mais sans moi. Je ne nie pas une certaine addiction à ces réseaux mais la réflexion avançant, je prends le parti de ne pas les cautionner en y participant.

Tournez petits hamsters dans votre roue… Un jour la roue se grippera et ce jour là, vous aurez tellement tourné que vous ne saurez plus retrouver votre chemin…