Du corps analogique au corps numérique

Mapie
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Quand j’ai atterri à la faculté de médecine en plein Paris pour faire des études de psychomotricité, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Je savais à peu près que je voulais faire une profession de soin et de santé, je désirais aussi me centrer sur une discipline qui me permettrait d’utiliser mes compétences artistiques mais, une copine m’ayant inscrite à ce concours que j’ai obtenu, et n’étant pas convaincue par les autres concours et n’étant pas vraiment très stable dans ma vision de moi-même, je me suis lancée vaillamment dans l’aventure.

Un amphi de 125 étudiants, heureux élus d’un concours difficile que je n’avais pas vraiment préparé et un prof descendant les escaliers sur un pas militaire, enfourchant sa chaise et nous hurlant dans son micro : « vous en prenez pour trois ans à partir de cette minute… trois ans de merde, de douleur, de travail sur vous, la moitié craquera et l’autre moitié deviendra à moitié dingue »

L’entrée en matière était quelque peu refroidissante mais, reconnaissons le, alléchante pour les quelques zinzins de l’amphi dont je faisais partie.

Ces trois années furent à la hauteur de la promesse de ce toubib qui allait nous chapeauter, nous torturer, nous malmener pendant ces études qui ne ressemblaient à aucune autre en terme de paramédical.

Du corporel, on en a mangé pendant trois ans. D’abord par des disciplines qui allaient de la danse aux arts martiaux en passant par la relaxation, le taï Chi Chuan, le théâtre et l’expression corporelle.

Mais ce qu’on a surtout découvert, c’est le corps dans toute sa splendeur mais aussi dans toute sa souffrance, la douleur qu’il pouvait exprimer ou non. Chaque matin, nous étions en stage dans des services hospitaliers : la chirurgie et les pansements sanguignolents, la gériatrie et son lot d’escarres de corps tordus, de corps vieillis, la psychiatrie et ces corps oubliés, malmenés, ignorés, morcelés. Les toilettes mortuaires, les plaies à soigner, les accidents corporels des urgences, les mourants qu’on accompagnait, les familles qu’on consolait… tout autant de corps que nous avons serrés contre nous, lavés, soignés, regardés, admirés parfois.

On nous a appris à surmonter nos dégouts, nos peurs et à communiquer avec le patient par le biais de nos propres corps.

Et puis il y a eu aussi le travail sur nos propres corps. Il a fallu affronter nos propres complexes, nos propres souffrances, nos douleurs intimes, notre conception du plaisir et du déplaisir. Pour certains d’entre nous, il nous a fallu faire face à des expériences vécues et pas encore bien comprises dans nos petites têtes de jeunes adultes et cette confrontation nous a permis bon gré mal gré de nous apprivoiser nous-mêmes. Malheureusement ou heureusement, nous sommes partis à 125 et nous sommes arrivés à 90 : des abandons, des craquages divers et variés, deux suicides, tout autant de cahots qui nous faisaient réaliser la difficulté d’affronter sa propre relation au corporel.

Mais tout n’était pas si noir. Tous jeunes, voire très jeunes pour certains, nous avons aussi exploré notre corps dans tout ce qu’il avait de meilleur. J’étais tombée sur une promotion où ça fumait, ça buvait, et ça baisait à qui mieux mieux. Et pour la plupart, nous avions trouvé des solutions plus ou moins bonnes pour évacuer le stress de ces trois années et aller un peu plus loin dans la découverte corporelle.

On était à l’aube des années 90 et l’informatique ne nous avait pas encore atteint.

Il y a quelques années, je suis retournée dans cette faculté et j’ai pu constater que les études avaient pris une toute autre forme. Les étudiants étaient formés à une sorte d’animation corporelle. Il n’était plus question d’ateliers de thérapie corporelle, de stages quotidiens, ni même de travail sur soi. J’avoue avoir été fort étonnée de la transformation et de la codification rigide qui avait été accolée à ce qui était mon métier jusqu’alors. Avec le recul, je crois comprendre que la notion même de corps est en train de s’effacer progressivement de notre champ d’expérience et ce que j’avais pu constater de ma propre profession pouvait se décliner à toutes les strates de la société et à cela je ne voyais et ne vois qu’une seule explication : l’intrusion massive de la technologie et des écrans dans nos vies.

Tout s’est passé comme si l’univers numérique avait effacé progressivement notre univers analogique.

Mais prenons les enfants, les tout petits. On sait que c’est par l’expérience vécue avant trois ans, les chutes, les bobos, les calins, les aspérités, la marche etc… que le tout petit va construire sa relation au monde. Quand je parle du monde, je parle de l’espace, du temps, de son environnement plus ou moins immédiat et bien évidemment de son corps mais aussi du corps de l’autre.

Coller un tout petit sur un écran le privera totalement de cette expérimentation. Et le priver de cet apprentissage, signifie d’une part qu’il aura une relation quasi inexistante à son corps mais en plus on le privera de la base nécessaire à tout apprentissage scolaire. L’écriture, la graphomotricité, les Maths passent par ces acquis spatio temporels en particulier.

Mais plus grave encore, il n’apprendra pas la relation. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur les retentissements relationnels, affectifs et sexuels d’une telle carence. Pour l’instant, nous manquons complètement de recul à ce sujet, mais la vieille professionnelle que je suis imagine sans mal les conséquences pour ces petits devenus adultes. Notre pauvre Docteur Freud a dû se retourner dans sa tombe 1000 fois et perdre sa pipe je ne sais dans quel coin obscur de son caveau.

Je passe sur la problématique des adolescents qui feront l’objet d’un billet futur.

Prenons maintenant nos vies d’adultes. Nous, qui sommes du monde ancien, celui du siècle dernier, avons eu largement l’habitude de nous confronter au physique de l’autre, à son corps. Toute la journée, dans le métro, dans notre vie amicale, amoureuse, sexuelle, familiale les touchers ponctuent les mots, les conflits.

Nous nous rencontrions au hasard de nos pérégrinations dans les cafés, les rues. La magie du regard, du sourire, ces petits jeux de séduction corporelle qui, avouons le, mettaient tout le piment à la rencontre. Il n’y avait pas besoin de mots pour savoir que les corps s’invitaient à plus de contact. Les scientifiques le disent, c’est « juste » qu’une question de phéromones et de communication gestuelle et corporelle.

Quand on sait qu’actuellement plus d’une rencontre sur deux se déroule sur et par le net, que la plupart des couples naissants vont démarrer leur aventure par du cybersexe sans même s’être rencontrés, que dire de ce jeu de séduction corporelle qui n’existe plus et qu’imaginer de la suite des ébats quand ils passent au stade physique, réel, concret?

Comment les deux protagonistes vont se comprendre et s’écouter en passant de l’écran au lit directement sans être passés par le corporel?

C’est toute ces questions qui se posent quand on s’intéresse de plus près aux réseaux sociaux, les tinder, les « adopte un mec » et autres agences de rencontres numériques. Et au delà du phénomène actuel, on peut se demander comment une société pourra tourner indéfiniment sur une population dénuée de corps, et de sensations corporelles. Une sorte de second life permanent, un cloud géant où les esprits se rencontrent et où nous devrons réinventer tout ce qui a fait la base de notre communication et de notre relation. Tout ce qu’on fait dans ce cloud géant n’ayant plus de conséquence physique, il est évident que les participants vont et mettent déjà moins de valeur à la vie humaine. Agresser un avatar est beaucoup plus facile et beaucoup moins culpabilisant qu’agresser un être humain fait de chair et d’os.

Toujours est-il que cette nouvelle communication, cette décorporéisation des individus influent de manière directe sur ce qui fait la magie de nos existences : la rencontre qu’elle soit une rencontre de soin, d’amour ou même de conflit. Et il est fort à parier que nous n’en serons pas plus heureux.