De l'érotisme et de la pornographie

Talou
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Nous vivons dans une société pornographique. Non pas parce que les films ou images pornographiques sont accessibles très facilement via le réseau des réseaux, mais parce que l'esprit de la pornographie a tout recouvert. L'érotisme, même le plus explicite n'est donc plus partie prenante de la culture, il s'est retiré, s'est caché, n'interpelle ou ne titille quasiment plus. Mais qu'est-ce qui différencie, au fond, ces deux concepts ? Pourquoi l'un est signe de richesse culturelle, de vitalité et d'imagination tandis que l'autre est vulgaire et triste, industriel, industrieux et sans saveur ?

La pornographie n'est pas toujours ce que l'on croit

Montrer un acte sexuel n'est pas obligatoirement pornographique. Sinon, l'érotisme se contenterait de suggérer et de seulement suggérer la sexualité, ce qui n'a jamais été son objet principal, malgré qu'il puisse aussi le faire. Laissons-nous guider vers une première représentation visuelle érotique, évocatrice mais sans exagération :

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La peinture n'est pas la photographie, ni le cinéma, et cette scène, alors qu'elle montre crument un acte sexuel, sans détours, n'est pourtant pas pornographique. Par contre, la même scène prise en photo, ou filmée en vidéo perdrait son caractère érotique et deviendrait très certainement pornographique. Parce qu'une action réelle, concrète se déroulerait sous nos yeux. Avec des personnes, non pas évoquées, comme dans le tableau, mais prise sur le vif. Donc réelles. Qui se montrent, se laissent prendre en image, avec toute la faiblesse d'une réalité imprimée sur pellicule ou disque magnétique.

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Une image en gros plan d'une fellation n'est jamais anodine et ne passe pas en général les fourches caudines de la censure distinctive entre érotisme et pornographie. En photo ou vidéo, oui, c'est presque certain. Mais pas en dessin. Pourquoi ? Uniquement pour les mêmes raisons que le tableau plus haut ? Oui, certainement, mais avec aussi d'autres éléments importants dont le premier est celui du sens. Le crayonné est fait par un artiste qui sous ses doigts fait apparaître une image, avec toute la subjectivité qui lui est propre : l'image n'a peut-être jamais existé, c'est lui qui la fabrique. Scène réelle, imaginaire ? D'après photo ou de mémoire ? Fantasmée ? Personne ne le saura, justement. Et l'image existe : sexuelle, sensuelle, directe et pourtant érotique. Parce qu'elle montre un visage féminin censé ne renvoyer que de la sensualité et du plaisir ou bien parce que l'on imagine les sensations des deux personnages dont l'un n'a que son sexe de visible et dont on ne voit pas le regard de l’autre ?

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De la délicatesse ou de la vulgarité en toute chose

Le monde moderne est devenu pornographique. En toute chose. Le concept du pornfood, inventé par le biais d'Internet est parfaitement adapté à cette réalité, puisqu'il est cette faculté à prendre en photo de la nourriture. Des plats, des assiettes avec leur préparation. Avec un smartphone, sans aucune autre volonté que de montrer des aliments. La définition même de la pornographie est là : montrer, sans faire du sens, sans volonté de créer du beau ou de l'esthétique, juste montrer. Pour qu'en face, de façon industrielle, celui qui regarde n'ait rien d'autre à regarder que la réalité la plus triviale, la plus banale mais simple à assimiler : de la nourriture dans un plat ou une assiette. Pour qu'il ait envie de la manger dans le cas de la pornfood ou de se masturber dans la pornographie sexuelle.

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Des personnes procédant à des actes sexuels. Qui simulent. Sont factices. Comme la nourriture peut l'être dans sa dimension purement visuelle : on ne mange pas des photos de nourriture. On ne partage pas de la véritable sexualité avec des vidéos ou des photos pornographiques et surtout : on ne croit pas à la dimension d'intimité charnelle ou de plaisir partagé du porno. Dans l'érotisme beaucoup plus.

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Voire entièrement, puisque tout ce qui écrase la pornographie sous un amas de fausseté et de vulgarité est au contraire magnifié et sublimé dans l'érotisme, s'il est artistique. Ce qu'il est souvent. Particulièrement dans les arts graphiques.

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Industrie contre art ?

Une société industrielle qui n'a plus comme projet que la production et la consommation industrielle devient pornographique. Le but recherché est unique : vendre des produits. La pornographie visuelle n'est rien d'autre qu'un produit industriel comme un autre, une marchandise répétée à l'infini avec les mêmes procédés, ceux que l'industrie développe, standardise. La parole politique, formatée à l'excès, est pornographique. Les modes de communications en ligne via les réseaux sociaux sont pornographique, dans leur répétition, leur dureté, leur standardisation, leur vacuité. Il n'y a rien de plus vide, humainement, que le monde de la pornographie.

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Même des personnes "belles" deviennent laides en pornographie, alors qu'elles conservent leur beauté dans un cadre érotique. Mais pourquoi donc une approche érotique, artistique, vient-elle exercer en nous quelque chose de différent que la pornographie ? L'objectif de l'érotisme serait-il si différent, comme les procédés qu'il développe ? Ou bien sont-ce avant tout le sens et l'intention qu'il met sur la représentation de la sexualité qui modifient profondément la perception que l'on en a et l'effet qu'il exerce ?

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La question de l'observateur et de son intention est importante. Celui qui fabrique a une intention mais celui qui observe aussi. Et selon ces deux intentions, quelque chose existe, plus ou moins différent. En pornographie il n'y a que deux intentions équivalentes, sans amibiguité : ceux qui créent un produit codifié censé amener à exciter sexuellement, et ceux qui le regardent pour être excités sexuellement. Un fabricant de produit, un consommateur de produit. Acte de vente, acte d'achat. La pornographie moderne ne laisse pas place à l'imaginaire. Ni à l'intime. Ou au non-dit, et surtout ne laisse pas de place à la dimension plurielle de la sexualité.

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Comme s'il n'y avait qu'une sexualité, toujours la même, faite des mêmes codes, des mêmes désirs ou envies. Une sexualité standardisée d'hommes et de femmes qui pratiquent le sexe identique, un acte qui est motivé par les mêmes intentions, est toujours démonstratif avec une intensité égale. Sauf que la sexualité humaine est bien plus complexe et riche que ça. Ce que l'érotisme peut aborder, tandis que la pornographie ne le peut pas, enfermée dans ses standards industriels établis.

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L'érotisme aborde toutes les facettes du sexe et du désir sexuel. Le jeu, la lenteur, la bestialité s'il le faut, mais aussi les fantasmes, la difficulté, l'interdit ou l'amoral, la sensualité et l'harmonieux comme le déséquilibré sont abordés par l'érotisme. Où la pornographie impose ses codes industriels et ses nécessités incontournables, l'érotisme navigue en toute liberté. Même quand il reprend des codes de la pornographie, ou flirte avec ses représentations. Cette illustration, en photo, serait pornographique. Mais dessinée ainsi, est-elle érotique ou pornographique ? Quelle intention a l'artiste, les personnages invisibles et la scène sont-ils un fantasme, peut-on être seulement excité sexuellement par cette image ou  bien aussi dégouté, troublé, décontenancé ? Est-ce même vraiment un dessin ?

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Hommes et femmes ne sont pas égaux

Si en pornographie les réalisations sont majoritairement créées par des hommes à destination des hommes, malgré que des femmes soient de plus plus clientes des supports, l'érotisme n'est pas aussi figé. S'intéressant de façon plus globale à la sexualité et la sensualité, à tout ce qui peut toucher aux corps et leurs désirs, le masculin et le féminin sont moins figés dans un carcan représentatif dans le cadre érotique. Au point parfois de sortir même des schémas établis.

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Ou d'envisager la sexualité dans une fiction fantastique :

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La liberté dans l'érotisme, l'asservissement dans la pornographie pourraient être les deux mamelles de ce sujet.

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Mais au fond, les questions importantes sont surtout : à quoi sert tout ça ? Qui en tire bénéfice ? Peut-on bien vivre dans un monde pornographique ? L'érotisme est-il vraiment  mort ? La part d'imaginaire et de fantasme sexuel si elle est écrasée par le sexe industriel peut-elle survivre ? Que deviennent les membres (lol) d'une société où seul le sexe codifié industriellement est présent aux esprits ?

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Dans les années 80, un auteur de bande-dessinée, Paolo Eleuteri Serpieri, publie le premier album de Druuna : Morbus Gravis. 3 autres volumes suivront et révolutionneront le genre de la BD de science-fiction… érotique :

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Le dessin est très beau, réaliste, le monde post-apocalyptique et futuriste, angoissant à souhait. Paolo Eleuteri Serpieri raconte une histoire à travers l’aventure de son héroïne, Druuna, une jeune femme qui survit comme elle peut aux affres d’un monde agonisant, contaminé par un virus qui transforme les être humains en monstres. Mais pourquoi Druuna est-elle une BD érotique ? Parce que Serpieri parsème son œuvre de sexualité, plus ou moins violente, plus ou moins explicite :

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Pour autant, Morbus Gravis et les 3 autres albums qui suivent ne sont pas une succession de scènes de sexe, loin de là. Des passages érotiques, très scénarisés et courts surviennent, pour l’héroïne, qui le plus souvent ne subit pas le sexe, mais au contraire, l’exalte :

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Même dans des situations très difficiles, Druuna retourne la situation à son avantage, et Serpieri joue sur toutes les ambiguïtés pour faire jouer les fantasmes les plus tordus :

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Druuna est déclarée comme BD érotique, mais l’auteur a voulu, peut-être pour distinguer son travail dans la narration, l’art de la bande-dessinée, de publier des albums classés "X". Les "Druuna X" sont des collections de planches, sans histoires, et uniquement basée sur le sexe explicite :

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L’auteur s’amuse avec les codes du X, puisqu’en réalité, il ne fait pas moins ou plus que dans ses bandes dessinées « érotiques », mais n’illustre que des rapports sexuels. Parfois en séquences, avec quelques dialogues, mais pas plus avancés que ceux des films pornos :

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Les codes du porno, s'ils sont entre les mains d'un très grand illustrateur, dessinateur de génie, sont-ils encore du porno où non ? L'art de l'érotisme, même à caractère pornographique n'est, semble-t-il, pas du porn…

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Finissons avec une image entre réalité et fantaisie, imaginaire impossible et sexe réel. Non, l'érotisme n'est pas la pornographie… c'est une certitude…

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